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Réflexion
Alix n’eut pas assez de quatre jours pour reprendre pied dans la réalité. Les cauchemars qui le hantaient avaient une fois de plus imprégné son esprit d’images insoutenables, au cours des trois dernières nuits. Des combats sanglants faisaient rage de plus en plus souvent aux frontières des Terres Intérieures, laissant derrière eux des dizaines de cadavres de jeunes hommes qui avaient malheureusement cru aux rêves de gloire des seigneurs qui les avaient recrutés. La bêtise humaine était toujours aussi répandue. Les mancius, pour leur part, semblaient avoir momentanément enterré la hache de guerre et attendaient vraisemblablement le signal du sire de Canac pour se mettre en route. Mais Alix savait que son frère ne bougerait pas tant et aussi longtemps que la Fille de Lune ne serait pas de retour au château.
Il avait aussi appris, par le biais de Mayence, que Mélijna avait éprouvé certains problèmes dernièrement dans l’utilisation de sa magie. La sorcière paraissait beaucoup moins en forme que par le passé. Alix se souvenait que Foch et Wandéline avaient autrefois tenté de percer le secret de sa longévité, sans toutefois y parvenir. Son mentor lui avait cependant appris que la sorcière des Canac disparaissait parfois pendant de longs mois et revenait en bien meilleure forme que le jour de son départ. Où se terrait-elle durant tout ce temps ? Allait-elle s’éclipser une fois de plus ? Peut-être la fin de son règne était-elle proche ? Ce serait bien la seule bonne nouvelle en ce moment…
Le guerrier avait la désagréable impression que sa vie et son avenir empruntaient un chemin on ne peut plus différent de ce qu’il avait espéré. Depuis qu’il était en âge de comprendre l’importance des dons et des pouvoirs dont il avait hérité et qu’il connaissait la légende des trônes de Darius et d’Ulphydius, il n’avait eu de cesse de rêver du jour où il redonnerait sa splendeur à la Terre des Anciens. Bien qu’il n’ait jamais douté de rencontrer des embûches ou de devoir payer parfois le prix fort pour parvenir au but qu’il s’était fixé, jamais il n’aurait cru que ce serait aussi difficile. Il préférait, et de loin, les tortures de Mélijna, de même que les combats et les missions périlleuses, aux découvertes de ses origines et de son rôle de Cyldias.
Au cours des derniers jours, il s’était beaucoup interrogé sur la possibilité qu’il soit celui que les édnés attendaient pour racheter la faute qu’ils avaient commise, près de dix siècles auparavant, quand ils avaient laissé la vie sauve à un enfant des ténèbres aux traits humains, Ulphydius.
Ironie du sort, c’est Foch lui-même qui lui avait raconté cette légende, peu de temps avant qu’il ne disparaisse. Connaissant lui aussi les dons et pouvoirs en dormance de son protégé, de même que son désir le plus cher, le sage avait jugé essentiel qu’il soit au courant de la légende des édnés, laquelle avait toujours été transmise oralement. Le jeune homme n’avait jamais fait le lien entre sa tache de naissance et ce récit jusqu’à ce que l’hybride lui en parle, quelques jours plus tôt. Pas plus qu’il n’avait compris la teneur des messages reçus en rêve et qui, aujourd’hui, prenaient tout leur sens. Et maintenant qu’il savait tout cela, il avait énormément de difficulté à gérer les vagues d’émotions contradictoires qui affluaient en lui ainsi que les nouvelles questions qui découlaient de ses récentes découvertes. Oui, il était soulagé de savoir enfin d’où il venait, mais il était aussi conscient que c’était bien peu par rapport aux lacunes de son passé. De plus, il était loin de se réjouir d’être un enfant mystique et d’avoir ainsi un lien avec Ulphydius. Parviendrait-il réellement à racheter la faute de celui qui pouvait bien être son ancêtre direct ? Alix eut la désagréable impression que la charge déjà considérable que supportaient ses épaules venait de s’alourdir une fois de plus…
Deux heures plus tard, il était toujours assis Sur le seuil de sa cabane, se passant à répétition une main dans les cheveux. Il avait beau réfléchir, il ne voyait pas comment il pourrait, dans un avenir rapproché, se rendre sur Bronan pour y quérir les réponses dont il avait si cruellement besoin. Pour accéder à un passage vers ce monde qui l’avait supposément vu naître, il avait absolument besoin d’une Fille de Lune. Or, il doutait que Naïla accepte de lui donner un coup de main. Il s’ingéniait à lui empoisonner la vie depuis son arrivée, rêvant de se débarrasser d’elle malgré sa mission de Cyldias désigné. S’il voulait réussir à traverser, il fallait que la jeune femme connaisse coûte que coûte l’étendue de ses dons et de ses pouvoirs, et qu’elle soit à même de s’en servir intelligemment dans les plus brefs délais. Il n’y avait qu’une seule façon de réussir pareil exploit rapidement : la conduire à la Montagne aux Sacrifices – vers laquelle Madox était déjà en route…